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 La sorcellerie (17°/18° siècles)

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MessageSujet: La sorcellerie (17°/18° siècles)   Mar 3 Juin - 16:50

La période cruciale de la chasse aux sorcières correspond au moment où naissait l'Etat moderne, c'est-à-dire entre les années 1580 et 1630, au cœur de la modernisation de l'Europe, et donc de l'Etat. Ses bases religieuses sont certaines, mais elles cachent l'invention d'une nouvelle façon d'être, comme individu et comme sujet du roi. Il faut noter que dans cette perspective, les hommes de loi, travaillant pour le roi, furent pour certains de féroces chasseurs de sorcières, qui pensaient être les élites avancées d'une lutte pour la restauration de l'ordre. En effet, l'époque connaît des troubles nombreux et profonds: après les Guerres de religion, traumatisantes, d'autres guerres et des révoltes prennent le relais (Guerre de Trente ans, révoltes populaires…), dans une société qui se veut pourtant être une société d'ordre. Les sorcières sont prises, en conséquence, comme bouc-émissaires, comme l'origine des troubles de l'ordre naturel de la société. La société moderne a trouvé dans le personnage de la sorcière une forme d'exutoire.
L'analyse de la chasse aux sorcières doit se faire sur plusieurs plans étroitement liés les uns aux autres: après une localisation chronologique et spatiale de la chasse aux sorcières dans les trois pays, au 17ème siècle, et une analyse de la situation dans chacun des trois pays, nous verrons le lien entre chasse aux sorcières et l'Etat, et enfin le lien avec le religieux et la tradition culturelle.

Localisation et situation:
D'importantes chasses aux sorcières ou sorciers parcourent régulièrement l'Europe depuis la fin du Moyen Age jusqu'au début du 17ème siècle.
En France, la sorcellerie a cours surtout aux marges du royaume de France, là où l'autorité du monarque est la moins fermement établie. La répression est très active de 1580 à 1640, puis s'atténue jusqu'en 1682, date à laquelle une ordonnance décriminalise la sorcellerie. Le 17ème siècle marque à la fois l'apogée de la croyance et de la répression, et en même temps la disparition de cette question.
En revanche, en Angleterre, où les procès sont rares, les années 1640 voient une soudaine flambée. La majorité de la population semble être convaincue de l'existence de personnes malfaisantes. La majorité des femmes accusées de sorcellerie sont elles-mêmes convaincues de disposer de pouvoirs magiques. Après les années 1670, les procès se font plus rares.
Enfin, en Espagne, l'Inquisition, qui s'occupe des délits de magie et sorcellerie, juge plus de 3500 personnes entre 1580 et 1650. Au 17ème siècle, les tribunaux les plus actifs sont ceux de Saragosse (64 procès entre 1600 et 1650, dont 42 concernent des hommes) et Barcelone. Mais globalement, l'Espagne n'a pas connu les chasses aux sorcières qui immolèrent des milliers de femmes en Europe à la fin du 16ème siècle et dans la première moitié du 17ème siècle. L'Inquisition condamne les sorcières à des peines légères, rarement à la mort du bûcher.
A côté de la sorcellerie rurale et mixte, les autorités traquent la possession exclusivement féminine, urbaine et conventuelle. Des affaires fameuses défrayent la chronique comme le cas de possession ou de satanisme, la victime étant le confesseur ou le prêtre, accusé d'avoir ensorcelé les religieuses (annexe: affaire des possédées du couvent des Ursulines de Loudun, 1634).

Chasse aux sorcières et Etat moderne:
Au centre du questionnement sur les bûchers de Robert Muchembled se trouve l'idée selon laquelle rien ne se fait sans l'Etat, ni sans résistance à celui-ci. Muchembled insiste sur l'inquiétude du sujet occidental devant les bouleversements d'ordre politique subis par son monde. La chasse aux sorcières permet, selon lui, le passage de l'univers gouverné par le religieux, au monde contrôlé par le souverain. De cette façon, le mythe de la sorcière est pris comme l'exacte image inversée du roi. Champion de Dieu, sacré en son nom, le roi affrontait par juges interposés l'ennemi du genre humain, la sorcière possédée par Satan. La justice, essentiellement laïque, qui poursuivait les sorcières, était une expression directe du pouvoir politique. L'histoire des bûchers est donc aussi d'abord celle de la loi qui tenta de l'imposer. En Angleterre, le Parlement édicte des lois de répression en 1542, 1563 et en 1604 tandis qu'en France l'ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) rappelle que la sorcellerie doit être punie avec la plus grande sévérité.
Par ailleurs, s'il est exact que la théorie démonologique sur laquelle se fondèrent les chasseurs de sorcières fut formulée au 15ème siècle par l'Eglise catholique, il faut aussi noter qu'elle produisit peu de persécutions. On peut donc se demander si la multiplication des bûchers vers 1580 ne marqua pas une implication nouvelle des Etats dans la poursuite de l'hérésie après l'échec de l'Eglise romaine à empêcher la montée du protestantisme. La chasse aux sorcières est devenue le moyen d'affirmer la Majesté royale. Désormais, la sorcellerie est considérée comme un crime de lèse-majesté divine. Ce type de crime apparut avec les manuels de démonologie de la fin du 16ème siècle (ex: celui de Jean Bodin) qui calquent le discours ecclésiastique en lui rajoutant une dimension politique forte. De plus, la nouvelle perception de la criminalité définissait délibérément la sorcellerie satanique comme le crime de lèse-majesté divine le plus horrible qui fût au monde. La chasse aux sorcières fut donc avant tout, selon Muchembled, un phénomène judiciaire. Née dans l'esprit des clercs à la fin du Moyen Age, la sorcellerie ne donna lieu à des poursuites massives qu'après s'être transformée en mythe laïque, c'est-à-dire en crime défini, puni par des juges séculiers et imprégnés de religion, mais obéissant à un système d'autorité étatique.
Finalement, c'est la modération des poursuites, dans les trois pays, qui prévaut au 17ème siècle. Les archives du Parlement de Paris, qui couvrait en appel une bonne moitié du territoire, prouvent cette modération, et tendent à affirmer que les parlementaires parisiens ne furent pas de féroces chasseurs de sorcières. L'Espagne et l'Angleterre appartiennent aussi à une Europe modérée en ce domaine. En fait, la sorcellerie en Espagne entrait dans un cadre comportemental: l'Inquisition se contentait de surveiller l'usage de la magie, ainsi que les mœurs.

Sorcellerie, culture traditionnelle et religion:
Dans les villages, la logique n'est pas la même qu'en ville où dans les lieux proches du pouvoir central. D'abord, l'encadrement judiciaire plus faible et la proximité entre des juges locaux peu cultivés et les habitants donnaient lieu à des conditions plus favorables pour les persécutions. De plus, l'univers paysan avait une logique qui se trouvait concentrée sur le niveau local, autour du voisinage et de la parenté, assez loin de toute autorité extérieure. La chasse aux sorcières visait essentiellement des paysannes. La chose ne s'explique pas seulement par l'importance de la population rurale vivant en Europe vers 1600. Elle tient aussi au fait que les campagnes continuent à être pleines de superstitions.
Par ailleurs, les sorcières rurales devinrent des corps dangereux, sous l'effet d'une nouvelle conception des rapports entre le souverain sacré par Dieu et les sujets: la persécution des sorcières, vue sous cet angle, faisait partie d'un mouvement plus ample d'apprentissage de l'obéissance. En effet, de nouveaux systèmes de savoir et de pouvoir s'installent progressivement dans les campagnes, rentrant en concurrence avec les fonctions éducatives de la femme: les sorcières étaient généralement des paysannes, et avant tout des mères, grand-mères ou sages femmes. Elle sont les éducatrices des enfants dans le cadre d'une civilisation jusque là à tradition orale, rôle que les autorités veulent désormais s'arroger afin de pouvoir contrôler l'éducation des nouveaux sujets du roi. Les procès de sorcellerie traduisent ainsi l'affrontement culturel en cours dans toute l'Europe, car l'Eglise et l'Etat commençaient à grignoter le monopole religieux et moral des femmes en matière d'éducation des nouvelles générations. La place des femmes était donc essentielle, dans cette question de la sorcellerie, mais celle des enfants l'est tout autant. Non seulement certains étaient fréquemment accusés de sorcellerie, suite au principe de transmission héréditaire des "dons", mais d'autres intervenaient massivement pour déclencher de puissantes poussées de persécution, en dénonçant toute personne suspecte par peur du démon ou par superstition.


Finalement, la fin des grandes chasses aux sorcières en Europe peut provenir d'une "révolution spirituelle" marquée par le recul de Satan dans les esprits des juges et de leurs contemporains cultivés, par le développement de la pensée cartésienne et rationaliste (Discours de la méthode, 1637). Les bûchers allumés de 1580 à 1640, ou à 1660, avaient été un symptôme d'une évolution difficile des relations entre les centres d'autorités extérieurs et les périphéries que constituaient les villages. Leur disparition y fut l'expression d'un nouvel équilibre.
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